Dans un monde où les gouvernements peinent à définir les contours d’une régulation cohérente de l’intelligence artificielle, l’Argentine fait le pari audacieux de l’innovation institutionnelle. Le président Javier Milei et son ministre de la Dérégulation et de la Transformation de l’État, Federico Sturzenegger, ont publié en juin une tribune remarquée dans le Financial Times, dans laquelle ils plaident pour la création d’un environnement juridique favorable au développement de l’IA — sans les contraintes réglementaires qui freinent d’autres économies. Cette initiative s’accompagne d’un projet de loi, transmis au Sénat argentin début juin, visant à créer un régime spécifique pour les « sociétés automatisées » : des entités fonctionnant intégralement à partir d’algorithmes, sans salariés, dotées d’une responsabilité limitée reconnue par la loi.
Cette démarche s’inscrit à contre-courant des tendances dominantes. L’Union européenne avance prudemment vers une réglementation stricte de l’IA, soucieuse d’encadrer les algorithmes pour éviter tout dérapage. Les États-Unis, sous l’administration Trump, ont récemment pris des mesures restrictives à l’égard de certains modèles d’IA émergents. Même le Saint-Siège a pris position en appelant à une « technologie plus humaine ». Buenos Aires, elle, choisit une voie radicalement différente : celle de la confiance dans le potentiel transformateur de l’automatisation intelligente.
Un signal fort pour les entrepreneurs et les investisseurs technologiques
La création d’un statut légal pour les entreprises dirigées par des algorithmes ouvre des perspectives concrètes et inédites pour l’écosystème technologique mondial.
Pour les entrepreneurs, les développeurs et les investisseurs en capital-risque qui cherchent un cadre stable où déployer des solutions d’IA avancées, l’Argentine pourrait représenter une destination de choix. La possibilité d’enregistrer des entités légales autonomes, capables d’opérer des contrats, de gérer des actifs et de répondre de leurs obligations sans intermédiaire humain, répond à une demande croissante dans les secteurs de la finance algorithmique, de la logistique automatisée ou encore des services d’intermédiation numérique.
L’intérêt de personnalités comme Peter Thiel, cofondateur de Palantir et figure emblématique du mouvement techno-libertarien, qui s’est installé à Buenos Aires fin mai, illustre l’attractivité croissante que l’Argentine cherche à construire auprès des acteurs les plus influents de la tech mondiale.
Que l’on souscrive ou non aux convictions idéologiques de ces entrepreneurs, leur présence signale une réalité tangible : le pays dispose désormais d’un positionnement unique sur la carte mondiale de l’innovation.
Un laboratoire institutionnel à surveiller de près
Sur le plan strictement juridique, le projet argentin est d’une ambition rare. Accorder la personnalité morale à une entité entièrement algorithmique implique de repenser des principes fondamentaux du droit des affaires : la responsabilité, la capacité contractuelle, la représentation.
Si ces questions sont complexes, elles ne sont pas insolubles — et plusieurs juridictions dans le monde, notamment au sein de certains États américains ou dans des zones économiques spéciales, expérimentent déjà des formes d’assouplissement réglementaire pour l’IA.
L’Argentine pourrait ainsi devenir un véritable laboratoire institutionnel, dont les enseignements, positifs comme négatifs, nourriront les débats législatifs à l’échelle internationale. Les gouvernements qui peinent à trancher entre stimuler l’innovation et protéger les citoyens auront avantage à observer de près ce qui se jouera à Buenos Aires dans les prochains mois.
Un contexte économique propice à la prise de risque
Il serait difficile de comprendre cette initiative sans la replacer dans le contexte de la politique économique générale de Milei. Depuis son accession au pouvoir, le président argentin a engagé un programme de dérégulation massif, visant à réduire l’empreinte de l’État dans l’économie et à attirer des capitaux étrangers. Sur fond de réformes structurelles profondes, la création d’un cadre favorable à l’IA algorithmique s’intègre dans une stratégie cohérente de différenciation compétitive. L’objectif est clair : faire de l’Argentine un hub d’attractivité pour les entreprises technologiques que d’autres pays écartent ou contraignent.
Cette orientation présente également des avantages macroéconomiques non négligeables. La création de zones d’activité technologique intensive, même sans emplois salariés au sens traditionnel du terme, génère des flux d’investissement, des revenus fiscaux indirects et un transfert de savoir-faire dont peut bénéficier l’écosystème local — universités, startups, prestataires de services.
Il ne s’agit pas nécessairement d’une perte pour les travailleurs argentins, mais d’une opportunité de repositionnement dans la chaîne de valeur technologique mondiale, à condition que les politiques d’accompagnement soient au rendez-vous.
Conclusion
L’Argentine ne prétend pas résoudre à elle seule les dilemmes éthiques et économiques que pose l’intelligence artificielle. Mais en créant les conditions d’une expérimentation juridique ambitieuse, elle contribue à un débat mondial indispensable sur la place des entités algorithmiques dans nos sociétés.
Pour les professionnels de la structuration internationale, les investisseurs et les entreprises technologiques en quête de flexibilité réglementaire, l’évolution du cadre argentin mérite une attention soutenue. L’histoire des innovations institutionnelles montre que les pionniers, même imparfaits, finissent souvent par influencer ceux qui les observaient avec scepticisme.




