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Optimisation fiscale : les circuits européens qui passent par le Luxembourg

Luxembourg Flag

Le Luxembourg occupe une position stratégique dans les circuits d’optimisation fiscale en Europe. Plusieurs multinationales américaines et européennes ont exploité les avantages fiscaux offerts par ce pays pour réduire significativement leur charge d’imposition. 

Depuis 2015, la Commission européenne a intensifié ses enquêtes et prononcé des sanctions contre ces pratiques d’évitement fiscal. Les mécanismes utilisés révèlent une ingénierie sophistiquée combinant plusieurs juridictions européennes. 

Cet article détaille les montages financiers employés, examine les cas emblématiques d’Amazon et IKEA, et analyse les réactions institutionnelles face à ces stratégies de gestion patrimoniale qui privent les États de recettes fiscales substantielles.

 

Les mécanismes d’évasion fiscale : sandwich hollandais et double irlandais

 

person using calculator app in phone

 

Le sandwich hollandais constitue un montage fiscal particulièrement prisé par les entreprises technologiques. Ce dispositif repose sur l’installation d’une holding aux Pays-Bas qui facture des services à prix de transfert à une filiale établie dans un autre pays. 

Pour les sociétés du numérique, ces services concernent principalement des droits de propriété intellectuelle. La holding néerlandaise augmente artificiellement le prix de ces prestations afin de réduire au minimum le bénéfice déclaré par la filiale.

Cette pratique s’appuie sur les accords de double imposition entre le pays d’implantation de la filiale et les Pays-Bas. Ces conventions permettent d’éviter une taxation dans les deux juridictions simultanément. L’entreprise opte pour une imposition aux Pays-Bas, réputés pour leur fiscalité avantageuse.

Les bénéfices récupérés par la structure néerlandaise sont ensuite transférés vers un paradis fiscal comme les Antilles néerlandaises, avec lequel existe un accord de défiscalisation.

Le double irlandais, découvert dans les années 1980 par Apple, s’associait fréquemment au sandwich hollandais. Une société américaine générant des profits en Europe reverse ses revenus à sa filiale irlandaise détenant la propriété intellectuelle. 

Cette holding verse une redevance à une filiale située aux Pays-Bas, obtenant une déduction fiscale sur ses taxes irlandaises. La filiale néerlandaise paie ensuite une redevance à une autre filiale en Irlande, sans taxe de transfert car les deux États sont membres de l’Union européenne.

Cette dernière entité, bien que située géographiquement en Irlande, n’y acquitte aucune taxe car elle est enregistrée et contrôlée depuis un paradis fiscal comme les Bermudes. L’argent peut ensuite être rapatrié aux États-Unis à moindres frais en négociant des exonérations temporaires.

L’Irlande a réformé son dispositif dans les années 2010 pour que les sociétés installées sur son territoire y soient résidentes fiscales.

La suppression officielle du double irlandais a débuté en 2015, mais les entreprises l’utilisant déjà pouvaient continuer jusqu’en 2020. Cette tolérance a permis à Google de transférer plusieurs dizaines de milliards de dollars hors d’Europe en 2019. 

Ces circuits combinent plusieurs juridictions européennes reconnues pour leur fiscalité légère : Irlande, Luxembourg, Pays-Bas et Chypre. L’eurodéputé Vert allemand Sven Giegold qualifie les Pays-Bas de plus grand paradis fiscal du monde pour les grandes entreprises.

Le cas Amazon : un système d’évitement fiscal au Luxembourg

Depuis les années 1990, l’optimisation fiscale représente une priorité stratégique pour Jeff Bezos. Le groupe organise ses activités de manière à rendre extrêmement difficile le chiffrage de son activité réelle par pays, compliquant ainsi le prélèvement de l’impôt. 

Amazon a établi son siège européen au Luxembourg via Amazon EU SARL, société d’exploitation gérant l’ensemble des ventes dans l’Union européenne, la logistique et les relations clients.

Le mécanisme repose sur un rescrit fiscal émis en 2003 et reconduit en 2011. L’administration luxembourgeoise a accepté qu’Amazon EU verse des royalties correspondant aux trois quarts de ses bénéfices à Amazon Europe Holding Technologies, une holding non imposable au Luxembourg qualifiée de coquille vide. 

Ces royalties concernent des droits de propriété intellectuelle : usage des logiciels et de la marque. Via cette structure, les profits réalisés en Europe partent vers l’État du Delaware, paradis fiscal américain.

 

Les chiffres révèlent l’ampleur du dispositif :

  • Taux d’imposition effectif plafonné à 7,25% durant huit ans (2006-2014)
  • Impôt quatre fois moins élevé que d’autres sociétés locales soumises aux mêmes règles
  • En 2016 : 21,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires pour seulement 60 millions de bénéfice déclaré
  • Impôt final de 16,5 millions d’euros en 2016

 

Le montant déclaré au Luxembourg n’intègre ni les revenus de la marketplace, ni ceux du cloud ou de la publicité. Les clients français d’Amazon Web Services paient directement Seattle en dollars, échappant ainsi à toute taxation européenne. 

D’autres filiales luxembourgeoises gèrent différentes activités pour fragmenter les revenus : Amazon Services Europe facture les services aux vendeurs de la marketplace, tandis qu’Amazon Pay et Amazon Media EU gèrent respectivement les paiements et téléchargements. Le Luxembourg abrite aujourd’hui trois bâtiments regroupant 1.500 employés, transformant le pays en réserve fiscale d’Amazon en Europe.

IKEA et le triangle Pays-Bas-Luxembourg-Liechtenstein

 

IKEA Signage

 

Au début des années 1980, IKEA a transformé son modèle économique en modèle de franchise. Inter IKEA Systems, le quartier général basé aux Pays-Bas, perçoit une redevance de franchise égale à 3% du chiffre d’affaires de tous les magasins IKEA dans le monde. Cette structure centrale discute de façon très étroite avec le fisc néerlandais pour optimiser ses obligations fiscales.

Le premier rescrit fiscal accordé par les Pays-Bas entre 2006 et 2011 a permis à IKEA de transférer une large part des bénéfices tirés des franchises vers une filiale au Luxembourg. 

Cette entité luxembourgeoise relevait d’un régime fiscal lui permettant de ne pas acquitter d’impôts. En 2011, le Luxembourg modifie ses règles fiscales suite à l’intervention de la Commission européenne jugeant le transfert de profits illégal.

IKEA ouvre alors une filiale au Liechtenstein et obtient un second rescrit néerlandais. C’est via le remboursement des intérêts d’un prêt interentreprise qu’Inter IKEA Systems siphonne désormais la plupart de ses profits vers le Liechtenstein, membre de l’espace économique européen mais pas de l’Union européenne. 

Cette distinction juridique offre des avantages fiscaux substantiels tout en maintenant une apparence de légalité.

Selon une étude de février 2016 commandée par les eurodéputés Verts, IKEA aurait économisé 1 milliard d’euros entre 2009 et 2014. Cette recherche a servi de base au lancement de l’enquête de la Commission européenne en décembre 2017 pour entrave à la concurrence. 

L’exécutif européen soupçonne le numéro un mondial de l’ameublement de transférer une part importante de ses profits pour être exonéré d’impôts grâce à un régime fiscal avantageux.

Les sanctions de la Commission européenne et les réactions des États :

Margrethe Vestager, commissaire à la concurrence, a multiplié les décisions pour aides d’État illégales depuis 2015. Cette offensive vise à rétablir une concurrence équitable au sein du marché européen. Les principaux cas traités incluent :

 

  1. Octobre 2015 : Starbucks avec les Pays-Bas et Fiat avec le Luxembourg
  2. Janvier 2016 : une trentaine de multinationales ayant bénéficié des largesses de la Belgique
  3. Août 2016 : Apple en Irlande pour 13 milliards d’euros, sanction record
  4. Octobre 2017 : Amazon au Luxembourg pour 250 millions d’euros

 

Le cas Amazon révèle les tensions entre la Commission et les États membres. L’enquête lancée en 2013 porte sur un rescrit fiscal ayant permis pendant huit ans d’échapper en grande partie à l’impôt sur les sociétés en Europe. 

La Commission exige la restitution de 250 millions d’euros pour aides illégales entre 2006 et 2014. Le Luxembourg estime avoir agi conformément aux règles et conteste avoir garanti des aides d’État incompatibles avec les traités. Le pays s’est néanmoins déclaré engagé à lutter pour la transparence fiscale.

Les réactions des États varient considérablement. Le Luxembourg a récupéré 100% des sommes dues par Fiat en quatre mois seulement, démontrant une capacité d’action rapide. Les Pays-Bas ont récupéré les montants de Starbucks en neuf mois.

En revanche, l’Irlande n’a toujours pas récupéré les 13 milliards d’euros dus par Apple malgré l’assignation devant la Cour de justice de l’Union européenne.

L’Irlande multiplie les recours par crainte de pénaliser Apple, employeur majeur du sud de l’île. Le pays n’a jamais accepté l’analyse de la Commission et s’est dit extrêmement déçu par l’assignation. 

Cette situation illustre le dilemme des États qui accueillent des multinationales : entre recettes fiscales immédiates et maintien de l’attractivité territoriale.

Le scandale Luxleaks de fin 2014 a révélé que le Luxembourg avait signé des centaines de rescrits très généreux avec des multinationales. 

Cette révélation a contribué à sortir Bruxelles d’une longue apathie vis-à-vis des abus fiscaux. Jean-Claude Juncker, président de la Commission depuis fin 2014 et ancien Premier ministre luxembourgeois pendant dix-huit ans, a donné carte blanche à Margrethe Vestager après ce scandale, malgré les interrogations sur son passé.

Les nouvelles mesures et leurs limites :

En 2021, sous l’impulsion de l’OCDE, 140 États dont l’intégralité du G20 ont voté pour une taxe minimum de 15% pour les multinationales réalisant au moins 750 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel. 

Cette mesure est entrée en vigueur dans l’Union européenne au 1er janvier 2024 et a été transposée en France, mais les premières recettes n’arriveront pas avant 2026. Ce délai permet aux entreprises d’adapter leurs stratégies de gestion patrimoniale.

Le taux de 15% suscite des critiques car il reste considéré comme trop faible comparé aux impôts sur les sociétés qui s’élèvent généralement autour de 30%. 

Cette différence maintient une marge substantielle pour les stratégies d’optimisation fiscale. Donald Trump a décidé de faire retirer les États-Unis de cet accord, lors de son second mandat, réduisant considérablement l’impact de la mesure au niveau mondial.

D’autres initiatives européennes tentent de compléter ce dispositif. Depuis fin 2017, la France défend à Bruxelles un impôt sur le chiffre d’affaires des géants du Net pour couper court à leurs stratégies d’évitement fiscal. Cette proposition a reçu le soutien de dix-huit pays :

 

  • Allemagne, Italie et Espagne en première ligne
  • Plusieurs pays d’Europe centrale et orientale
  • Pays scandinaves soutenant l’harmonisation fiscale

 

Néanmoins, l’accord reste bloqué par l’absence de consensus : l’Irlande, les Pays-Bas, le Luxembourg et Malte refusent de rejoindre cette initiative. 

Ces quatre États craignent de perdre leur attractivité fiscale et les investissements directs étrangers qui en découlent. Oxfam demande l’adoption définitive du reporting public pays par pays des activités des entreprises, permettant une transparence accrue sur les montages financiers.

L’approche par les aides d’État présente des limites intrinsèques. Elle se concentre sur les avantages accordés à certaines entreprises par rapport à d’autres dans un même pays, sans condamner la concurrence fiscale déloyale entre États européens. 

En conséquence, la concurrence fiscale au sein de l’Union européenne n’en sera en rien amoindrie. Le prétexte utilisé ne se penche pas sur le fait que certains pays offrent des avantages fiscaux déloyaux par rapport à leurs voisins.

Les multinationales ne sont pas à court d’idées pour limiter le montant de leurs impôts malgré les avancées des quinze dernières années. Les entreprises technologiques développent constamment de nouvelles stratégies patrimoniales exploitant les failles des législations nationales. 

L’eurodéputé Sven Giegold considère qu’il est légitime pour le projet européen d’agir fermement contre le dumping fiscal, mais reconnaît que la route reste longue. La mesure de l’OCDE n’est censée être que le premier pilier d’un plan bien plus vaste pour harmoniser les fiscalités mondiales, objectif qui semble aujourd’hui compromis par les divisions internationales.